DU BOUT DE MON CRAYON

Lors d’une de ses nombreuses soirées en solitaire, Marie se prépare un plateau repas.  Elle a toujours aimé la solitude et contrairement à ce que la pression sociale impose, cela ne la dérange aucunement. Face à Netflix, elle cherche quelque chose d’intéressant à regarder. Elle doit bien l’admettre, ce n’est pas évident de trouver un programme qu’elle n’a pas déjà vu, et de surcroît, dans les thèmes qui l’intéressent. C’est le triste constat de beaucoup de soirées passées seule. Elle se demande si justement, un peu de folie, aussi moindre soit-elle, ne lui ferait pas grand bien. La voilà qui fait dérouler le menu. Les suggestions de programmes automatisées ne lui plaisent pas et lui reflètent un certain mauvais goût qu’elle a pu avoir par le passé. Elle tombe sur la catégorie « DOCUMENTAIRE ». Dans cette catégorie, un documentaire éveille sa curiosité par sa photo de présentation. Un stylo sur une feuille et le mot PARANORMAL inscrit sur cette image. Étonnement et curiosité. Marie, qui adore la lecture et l’écriture, s’interroge sur le lien que peuvent avoir ces deux mondes.

Elle sélectionne LECTURE.

Le reportage débute et Marie se demande bien pourquoi elle regarde ça. Si c’est une histoire de fantôme, la nuit risque d’être compliquée seule dans son appartement vincennois…Le reportage est en grande partie composé de témoignages de personnes pour qui l’écriture automatique a fonctionné. L’écriture automatique…« C’est quoi ce bordel encore ? » soupire Marie, mi-curieuse, mi-désespérée par ce que les gens peuvent gober. «L’écriture automatique est un mode d’écriture dans lequel n’interviennent ni la conscience ni la volonté. On prend un bout de papier et on se laisse guider par des esprits désincarnés qui apporteront leur message du bout d’un stylo» explique le reportage. Marie ne peut s’empêcher de pouffer de rire. Elle continue tout de même à regarder le reportage et à écouter les différents témoignages. Il s’agissait toujours de personnes ayant perdu un être cher et qui souhaitaient avoir un signe de l’au-delà, juste pour se rassurer.

Marie n’a pas de théorie particulière au sujet de la mort. Elle croit vaguement en l’Haut-Delà, ou plutôt à quelque chose après la mort, sans qu’aucune religion ne vienne interférer dans sa pensée. C’est plutôt une envie de se dire que lorsque l’on meurt, on ne devient pas juste…un mort. Que notre âme, notre pensée, notre nous, continue peut être à vivre ailleurs et qu’on se fendrait la gueule à revoir notre vie passée avec un paquet de pop-corn à la main, en se disant « Oh putain, à ce moment là t’aurais vraiment mieux fait de te taire Marie » ou encore, « non, non, dis non, ne sors pas avec lui, il va te dire qu’il est fou de toi, mais il est fou de la moitié de la population féminine de la région parisienne! ». Bref, la mort c’est moche, ça pouvait pas se finir comme ça et ces gens qui « écrivent automatiquement », c’est une thérapie déguisée, pensait Marie. Ça doit être une façon de se dire que ce n’est pas terminé pour ces pauvres gens qui ont perdu un proche. Une sorte de déni du fait qu’ils ne leur parleront plus jamais. Mais vraiment jamais. Elle avait analysé les divers témoignages de cette façon jusqu’à cet homme. Celui-ci n’avait perdu personne de proche. Celui-ci avait juste décidé d’essayer pour écrire son mémoire de recherche, en toute objectivité. Marie n’avait pas bien écouté le but de ses recherches, un truc sur le deuil quelque chose comme ça. Mais elle pensait trouver dans le témoignage de cet homme, l’élément qui viendrait nier toute cette pseudo mascarade de contact par le biais d’un bout de papier. À la grande surprise de Marie, c’était tout l’inverse et cela la désespérait, jugeant tout le reportage comme une vaste arnaque.

Elle éteint son téléviseur, il est 23h40, un vendredi soir. Marie a refusé l’invitation de Tania, sa meilleure amie enceinte de 7 mois, pour aller boire un verre. Pas envie d’entendre parler de péridurale, d’épisiomachin, et de peau à peau. Même si elle est heureuse que son amie d’enfance devienne maman, et qu’elle a officiellement été nommée marraine de futur bébé lors de la baby shower, le bonheur de Tania lui renvoyait comme un boomerang son désespoir un plein face. BANG ! Marie se dit qu’une bonne nuit de repos ne lui ferait pas de mal. Le lendemain, elle devra accompagner Tania pour choisir les articles à mettre sur la liste de naissance du futur troll, pardon bébé. Tournée des Jacadi, Natalys, Cyrillus et Bon Point…Tout ce que Marie aime. Mais elle ne peut pas dire non à Tania donc elle arborera son plus beau sourire et se donnera du courage à coup de cafés parce qu’au fond, Marie aime faire plaisir à ses proches (tout en hurlant intérieurement).

Enfouie sous ses draps confortables, bercée par le bruit habituel de la rue sous la fenêtre de son appartement, Marie repense au reportage qu’elle a vu plus tôt. Elle ne croit pas aux fantômes, enfin c’est ce qu’elle se dit. Elle adore regarder les films d’épouvante. Elle a dû dormir une nuit avec la télévision allumée après avoir vu Paranormal Activity au cinéma il y a quelques années avec Tania. C’était bien, mais effrayant, mais c’était bien. Voilà la sensation que lui procurent ces films. Un goût de reviens-y. Un mélange entre peur, sensation forte, adrénaline, trac et curiosité. Elle sait qu’elle aura peur de s’endormir seule dans son appartement. Mais le lendemain, tout sera oublié et l’envie d’en revoir un prendra le dessus. Ressentir cette sensation dans le ventre, de frayeur, d’angoisse, mais qui n’est pas réelle, car au fond, c’est juste un film. Les poltergeists, même si elle en a peur, ne sont jamais venus chez elle faire tomber des livres ou frapper trois fois contre les murs. Marie se dit qu’effectivement si ça arrivait, elle serait terrorisée, mais en même temps fascinée par le phénomène qui lui confirmerait qu’il existe vraiment quelque chose après la mort ou peut être s’agit-il de dimensions parallèles… « Les deux théories seraient toutes aussi fascinantes » pensait-elle.

Lancée dans ses réflexions d’avant-sommeil, elle repense à ses copines qui lui avaient raconté que lors d’une soirée où elle n’était pas là (Marie était partie voir ses parents en Seine-et- Marne), les filles s’étaient essayé au spiritisme et selon leurs dires, ça avait fonctionné ! Dans « fonctionné », elles entendaient par là, que le verre avait bougé tout seul et s’était dirigé vers deux morceaux de papier avec un OUI et un NON écrit grossièrement. « Mouais » avait pensé Marie à l’époque « Vous êtes sûres que c’était pas juste une overdose de mojitos ? », leur avait-elle lancé, sceptique. Ces copines s’étaient alors embarquées dans des explications et des preuves par A+B que c’était impossible que le verre bouge de cette façon là, dans cette direction là, avec une si faible impulsion, etc.

Marie ne trouve pas le sommeil. Elle se sent seule dans cet appartement de 42m2, qui soudain, lui parait immense. Son téléphone posé sur sa table de chevet illumine tout à coup sa chambre à la réception d’une notification. Elle ne l’a pas retourné, face contre table, comme elle le fait habituellement. En voulant le saisir, Marie fait tomber son bloc note qui lui avait servi la veille à faire sa liste de course au lit, encore seule, devant une série télé Netflix. « Pathétique…» se désespère-t-elle. Elle allume sa lampe de chevet et regarde sa notification Instagram. Tania est quand même sortie boire un verre et fait un direct live pour faire profiter son audience d’un groupe de jazz qui joue dans un bar huppé. « Génial… » peste Marie, avec son sarcasme habituel. Elle repose son téléphone, face contre table, en veillant à bien avoir mis le mode silencieux et ramasse son bloc note, son stylo et son tube de crème de nuit entraîné lui aussi dans la chute.

Son bloc note à la main avec le stylo, Marie songe l’espace d’un instant au reportage vu plus tôt dans la soirée. À cette photo de main qui écrivait et ce gros titre PARANORMAL. Sa curiosité s’éveille et son envie d’aventure aussi. Elle n’est pas sortie ce soir, vit quasiment les mêmes soirées depuis des mois en se lamentant sur ces multiples échecs amoureux, il lui faut un peu de nouveauté. Elle quémande cette aventure, ce challenge, ce trac que lui procurent ces films d’horreur. Elle se dit qu’elle est complètement folle. Marie dispose ses coussins, de manière à être assise confortablement et s’installe. Le bloc note appuyé sur ces genoux relevés et le stylo dans la main droite, elle se sent un peu ridicule. « Qu’est-ce que je fais ? » pense-t-elle. « Bon, quitte à faire quelque chose de débile, autant que je le fasse correctement ». Elle se rappelle toutes les mesures protectrices que le reportage énumérait sur l’écriture automatique. Qu’il était nécessaire de se protéger, de créer comme une bulle protectrice et de bien préciser que la personne qui écrivait gardait le contrôle, qu’elle ne laissait que son bras à l’entité désincarnée. Marie fait maladroitement son petit rituel de protection. Elle se détend et pose alors le stylo sur le bloc de papier. Elle regarde son stylo, puis son bloc. Puis son stylo à nouveau, puis son bras. Rien ne se passe. « Encore des conneries ce truc » songe-t-elle, se sentant encore plus ridicule, sans pour autant retirer son stylo de sa feuille.

Marie resta là encore quelques minutes, avec son papier et son stylo, à attendre que quelque chose se passe. Même si elle ne sait pas trop quoi. Elle veut juste ressentir cette adrénaline que lui procurent ces films de fantômes et d’esprits malfaisants… »En même temps, ce ne sont que des films. Si quelque chose comme ça se passait aujourd’hui, on serait au courant. On aurait déjà filmé pleins de choses paranormales ». Cette double pensée l’énerve un peu. Elle ne sait pas si elle doit y croire, ou ne pas y croire. Avoir peur ou ne pas avoir peur. Elle s’effraie elle-même. Un mélange entre adrénaline et regret, entre bêtise et curiosité. « Et si ce stylo se met à bouger, qu’est ce que ça changera ? » soupire-t-elle.

C’est alors que Marie sentit des fourmillements et un « froid » envahir son bras. Son poignet se met à se déplacer très lentement sur sa feuille. Le cœur de Marie s’emballe, elle regarde autour d’elle, cherchant un regard ou quelque chose qui lui ferait confirmer ce qui est en train de se passer, mais personne ne peut l’aider à cet instant, alors son regard se posa à nouveau sur cette feuille et sur son poignet, et ensuite son bras, dont elle perd peu à peu le contrôle. Marie sent la panique l’envahir mêlée à un sentiment de choc et de stupéfaction. Elle laisse tout de même son poignet se mouvoir progressivement. La bille de son stylo, se pose sur son carnet, et une ligne apparaît. Puis progressivement, des vagues. Marie est stupéfaite, la sensation est étrange. Son corps entier en frissonne. C’est comme ci elle ne contrôlait plus rien, mais elle sait toutefois, qu’elle peut reprendre le contrôle, ce qui la rassure. Les vagues deviennent de plus en plus rapprochées et Marie ne se soucie même pas du fait qu’aucun mot ne se forme. Ces vagues, ces ondulations, qui les premières secondes l’ont, il faut l’avouer, un peu effrayée, commencent à la fasciner. Un mélange de lâcher prise et d’inconnu, c’est ce qu’elle ressent à ce moment précis. Comme si elle s’était laissée envoûter, ou qu’elle avait pris une drogue quelconque.

Marie admire son papier, quand soudain, les vagues s’arrêtent. « NON ! » crie Marie. Cette réaction la surprend. Étrangement Marie veut que « cela » continue, même si « cela » n’a aucun sens. Elle se concentre à nouveau et pose encore une fois son stylo sur le papier, en fermant les yeux désormais. A nouveau, la même sensation de froid et de fourmillement lui parcourt le bras. Et curieusement, elle en est enchantée. Elle sent que cette fois-ci, le mouvement est différent. Il n’opère plus de vagues. Marie est en train d’écrire ! Elle ouvre subitement les yeux pour découvrir ce phénomène on ne peut plus étrange s’adonner sur son cahier. Une lettre, puis une seconde, en majuscules, une troisième et une quatrième. « TOUT ? » s’interroge Marie, ne comprenant pas vraiment le sens du mot dans ce contexte précis. Elle vient d’écrire le mot « TOUT » en lettres capitales. « Qu’est-ce que ça signifie ? » se demande Marie. Elle se rappelle alors ce à quoi elle pensait avant que son stylo ne se mette à bouger. Qu’avait-elle pensé ou dit qui aurait pu amener une réponse comme celle-ci ? « TOUT ».

« Mais si ! » se souvient Marie, « J’ai demandé ce que ça changerait si ce stylo venait à bouger ! » poursuit-elle, parlant seule dans sa chambre. A cet instant précis, Marie réalise qu’elle s’est, tout ce temps, focalisée sur le simple fait d’écrire, mais aucunement sur le contenu du message qu’elle pourrait avoir. Elle en a oublié l’essentiel. Qui lui délivre le message ? Cette pensée l’effraie tout à coup. Elle se rend compte qu’elle vient de laisser son bras à un ou une inconnue, ce n’était certainement pas quelqu’un de proche puisque Marie avait la chance de n’en avoir perdu aucun. Pourquoi cet inconnu.e, si il.elle existait vraiment, et si ce n’était pas Marie qui divaguait à cause de la fatigue, viendrait lui dire que d’écrire sur un papier avec le bras de quelqu’un d’autre, ça changerait tout ? Dans un élan de courage, Marie se lance et demande à voix haute « Peux-tu me dire comment tu t’appelles inconnu.e désincarné.e ? ». Marie pose cette question avec une pointe de sarcasme lui permettant de cacher la peur qu’elle essaie de réprimer. Les fourmillements et le froid se réinstallent, Marie commence presque à s’habituer à cela.

« CHARLES », c’est le prénom que révèle la pointe de son stylo. Marie reste médusée. Elle ne s’attendait pas à avoir un homme au bout de sa plume et surtout à avoir une réponse aussi rapide. Elle pensa à ses ancêtres, à son arbre généalogique, et aux possibles hommes s’appelant Charles. Elle n’avait pas le souvenir, dans toutes les histoires racontées par sa famille et surtout ses grands-parents, d’un Charles. Qui est ce Charles ? C’est alors, que le stylo se remet à bouger, surprenant Marie. Elle reste ébahie lorsqu’elle voit les mots suivants s’écrire :

« Je suis ton âme sœur ».

Ça vous a plu? Vous voulez la suite?
N’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez en commentaire.
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10 commentaires sur “DU BOUT DE MON CRAYON

  1. J’ai adoré l’histoire, c’est très bien écrit et ça donne envie d’en lire plus plus plus !!! A quand la suite ???
    Bravo ma belle, je suis super fière de toi, tu as un vrai talent.. continue 😉
    Bisous
    Cendrine

    Aimé par 1 personne

  2. Je viens de lire le debut de cette histoire comme on mange une patisserie, une vrai gourmandise !!!
    J’ai très hate de lire la suite … quand ?
    J’adore ton écriture, et quelle sujet extraordianaire 🤓📖🖊 tu dois être guidée 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Oh merci Nicolas! Guidée? Peut-être bien 😊 Je pense ne pas être seule en tout, des anges veillent sur moi.
      La suite arrivera prochainement. Je laisse un peu de suspens…
      En tout cas, merci encore de ce joli retour qui me conforte et me rassure dans mon lancement. 🙏🏻

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